L'insertion de la "reverdie" comme ouverture ou relance narratives

dans quelques romans des XIIe et XIIIe siècles.

 

 

Introduction:

La reverdie est une célébration poétique de l'avènement du printemps, de la renaissance de l'amour et de la reprise de l'activité humaine et animale. Il s'agit d'un genre poétique assez fluctuant, "à géométrie variable", qui s'est constitué lentement à travers les textes en vers des XIIème et XIII ème siècles, à partir de la lyrique courtoise.

Nous tenterons de définir les éléments constitutifs et les règles de fonctionnement de cette typologie qui s'est constamment enrichie à la suite des insertions dont elle a été l'objet dans les oeuvres épiques, romanesques et théâtrales en vers, où elle est devenue une structure narrative.

Nous examinerons plus particulièrement son utilisation dans quelques romans des XIIème et XIIIème siècles comme ouverture et relance de la narration en fonction de l'endroit où elle se situe dans l'intrigue.

Enfin nous insisterons plus longuement sur les effets produits, les interactions et la recréation du thème de la reverdie en fonction du genre romanesque où elle est insérée.

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Definition: qu'est-ce qu'une reverdie ?

Ce nom tire son origine du verbe re(n)verdir = redevenir vert ( où l'on reconnaît le préfixe itératif: re-= de nouveau, le lexème vert=couleur de la végétation et le suffixe -ir, morphème d'infinitif présent rattaché aux verbes inchoatifs (-is(s) < sc(o) marquant l'effort et soulignant un procès en devenir); ce terme désigne donc étymologiquement la reprise de la végétation au début de la belle saison; la reverdie signifie en A.F. :1) feuillée, verdure; 2) joie, allégresse; 3) chant célébrant la saison nouvelle.

On observe l'apparition du terme dans des poésies de Gautier de Coinci, Guillaume Machaud, Jubinal, Thibaut de Champagne au sens de chanson joyeuse, "A la renverdie au boix,/A la renverdie", avec accompagnement musical et destinée à la danse, qui évoque dans un cadre printanier,floral et verdoyant, des êtres réels ou allégoriques sur le mode narratif et descriptif et même lyrique puisque le poète raconte souvent à la première personne une aventure personnelle et une rencontre amoureuse.

En revanche ce terme ne constitue pas une rubrique de classement dans les manuscrits. Le nombre des pièces pouvant appartenir à ce genre est très réduit: les critiques en dénombrent sûrement huit et tout au plus onze qui datent toutes du XIIIème siècle:

(cinq anonymes publiées par Bartsch:I 27,28,29,30a,30b; II 2 - une de Guillaume le Vinier publiée par Bec n53 - trois de Colin Muset : une publiée par Bec n54 et deux éditées par Bédier nI ? et IV ? - une rotrouange anonyme: publiée par Bec n102 ?).

Eléments de typologie.

La reverdie apparaît comme une typologie au contour assez flou, qui n'a pas de structure strophique ni de versification nettement fixées et définies, même si, à l'intérieur de chaque texte, on trouve une organisation strophique précise: par ex. trois ont des strophes longues de 11 à 20 v. et la majorité des strophes de 4 à 8 v. avec des rimes souvent uniques ou disposées aaaabbbb ou aaab.

En revanche les thèmes et les motifs constitutifs et récurrents permettent de définir assez nettement ce genre poétique. On retrouve assez habituellement tout ou partie des moments suivants:

1) Un décor printanier, qui est dépeint à l'aide de notations visuelles et auditives, constitué des éléments suivants:

le mois de mai , le retour de la belle saison, associé aux fêtes de mai, à Pâques et à l'Ascension ou à la Pentecôte;

la clarté et la douceur retrouvées: les jours s'allongent;

la verdure des prés, les feuilles des bois, les vergers chargés de fruits;

les ruisseaux qui retrouvent leurs lit, après les crues de la fin de l'hiver, et les fontaines;

les fleurs et les couleurs (prés ou vergers): cueillette des fleurs;

le chant des oiseaux (rossignol surtout, mais aussi: grive, merle, alouette, geais, loriot, pinson ... et même papegais=perroquet!, dans les romans soucieux de pittoresque);

lever matinal;

entrée au bois.

2) La rencontre amoureuse et le dialogue sentimental qui lui succède:

- Entre le poète et la belle: dans trois poèmes de Colin Muset: Volez oïr la muse Muset, En mai quand li rossignolez, Sorpris sui d'une amorette.

- Entre la belle et des chevaliers: dans un seul texte( mais situation fréquente dans les pastourelles): Volez vous que je vous chant (anonyme).

- Entre le poète et le dieu de l'amour (armé comme un chevalier), dans un seul texte: En avril au tens pascour (anonyme).

- Entre le rossignol et sa compagne: dans trois textes: Mout a mon cuer esjoï (Guillaume le Vinier),Au tans novel que naissent flours (1ère voix d'un motet anonyme), En mai au douz tens nouvel (anonyme).

3) La description de la jeune fille selon l'art du portrait

4) Le thème de la bonne vie (plus rare ou surajouté ? ) rappelant le carpe diem des Epicuriens.

Quelques traits stylistiques sont caractéristiques de cette typologie:

- Démonstratifs faisant référence à un contexte connu: le thème de la belle saison qui apparaît surtout comme un trait romanesque issu de la chanson de geste et qui ne se retrouve que très peu dans les poèmes courtois;

- Diminutifs: oiselet, rossignolet, praelet, pucelette, blanchette, erminette ...,

- Formules stéreotypées liées à la chronologie: Ce fu en la douce saison, /en mai,/el joli tens d'esté/au tens pascour/que reverdissent li pré/qu'arbre florissent...

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Trois constatations nous invitent à penser que cette typologie s'est constituée peu à peu, en s'enrichissant de ses rapports avec les autres genres en vers où elle était inserée:

- le fait qu'à date ancienne elle n'est qu'un motif descriptif limité à quelques vers dans l'incipit des poèmes courtois;

- le caractère assez tardif, le XIIIème siècle, des poésies qui répondent à la définition de la reverdie;

- enfin l'utilisation du démonstratif de notoriété, dans les chansons de geste et les romans, trahit un emprunt à la poésie, en faisant explicitement allusion à un thème célèbre de la lyrique courtoise:

Ce fu en mai el novel tens d'esté,

Florissent bois et verdissent cil pré,

Ces douces eves retraient en canel,

Cil oisel chantent doucement et souef.

Ainsi la reverdie, simple motif poétique à l'origine, se métamorphose-t-elle, par amplifications successives, en véritable genre, grace aux échanges et aux dialogues qui se nouent entre la poésie lyrique et les différents genres littéraires en vers.

Le motif végétal et floral de la reverdie invite les conteurs à s'en servir comme élément de décor naturel pour amener par exemple une scène de retour de chasse, comme celle que l'on voit au début du Charroi de Nîmes (v. 14-26) (au cours de laquelle Guillaume apprend que le roi Louis, plein d'ingratitude, a distribué, pendant son absence, tous les fiefs pour récompenser les autres barons)

Le motif sentimental lié d'abord à l'éveil de l'amour transforme le décor en paysage état d'âme au début de la Prise d'Orange où Guillaume s'apprête à vivre un amour de loin, après la magnifique description que Guillebert a donnée de la belle Orable, en même temps que l'inactivité chevaleresque lui pèse. La reverdie ouvre donc le récit et permet l'exposition des motifs de l'aventure.

On trouve ainsi une reverdie incrustée dans le lai de l'Aüstic (du rossignol) de Marie de France (v.57-63) pour permettre l'évocation du chant du rossignol qui fascine tant l'héroïne et lui sert de prétexte pour voir son amoureux à la fenêtre au point que son cruel mari jaloux, suspectant une supercherie fera mettre à mort le malheureux animal.

Le théâtre même n'échappe pas à l'influence de ce thème, puisque le Jeu de la Feuillée contient une reverdie théatralisée et habilement détournée, au cours de laquelle le malheureux Adam de la Halle nous explique qu'il a été "sorpris d'amour" dans sa prime jeunesse par la beauté de Maroie, resplendissante dans un décor printanier, mais que depuis, avec le temps, elle est devenue "crasse et maltaillie" et qu'elle a pris un très mauvais caractère. Le poète traduit ainsi la fin des illusions courtoises et le retour à la triste réalité quotidienne.

Dans les romans, les écrivains utilisent cette typologie de la même manière, comme en témoigne les v. 2153 - 2344 de la Manekine (XIIème s.) où Philippe de Beaumanoir développe, dans une longue et très complète description, la plupart des motifs constitutifs du décor printanier de la reverdie et de l'allégresse qu'il suscite. (Le texte se situe au moment où l'on assiste aux fêtes du mariage de l'héroïne avec le roi de Hongrie.):

Ce fu en la douce saison 2153

Que li roussignol ont raison

De chanter pour le tans joli, 2155

Que li pré sont vert et flouri

Et li vergié cargié de fruit;

Que la bele rose est en bruit,

Dont les dames font les capiaus,

Dont li amant font leur aviaus; 2160

Que l'erbe vert est revenue,

Qui par la froidure ert perdue.

Cascuns oisiaus en son latin,

Cante doucement au matin

Pour la saison qui est novele 2165

Toute riens adont se revele,

Que la joie maintenir doivent.

Li canel les iauves rechoivent

Qui en yver erent esparses.

Or keurent caroler ces garces, 2170

Beatris, Marot, Marguechon;

Avoec eles ont Robechon

Et Colinet et Jehanet

Puis s'en vont au bos au muget,

Capiaus font de mainte maniere, 2175

Anchois que reviennent arriere,

Beles sont les nuits et li jour

A ciaus qui maintiennent amor. 2178

On y retouve en effet pratiquement tous les éléments descriptifs recensés dans la définition initiale de la reverdie, avec un souci de pittoresque et une volonté de l'associer aux danses populaires de la pastourelle lièes au réjouissances du retour de la belle saison:

Présentatif chronologique: Ce fu en ...(2153); retour d'un temps agréable: en la douce saison (2153), le tans joli (2155), Qui par la froidure ert perdue (2162), Por la saison qui est novele (2165), Beles sont les nuis et li jor (2177); le chant des oiseaux: Que li roussignol ont raison /De chanter ...(2154-55), Cascuns oisiaus en son latin/Cante doucement ...(2163-64); les cours d'eau retrouvent leur lit: Li canel les iauves rechoivent/Qui en yver erent esparses (2167-68); renouveau de la végétation et verdure (herbe des prés, éclosion des fleurs, fruits des vergers): Que li pré sont vert et flouri/Et li vergié cargié de fruit/Que la bele rose est en bruit(=en pleine floraison)(2156-58), Que l'erbe vert est revenue(2161); l'entrée au bois et la cueillette des fleurs: Puis s'en vont au bos au muget/Capiaus (=couronnes) font de mainte manière (2174-75),(les roses) Dont les dames font les capiaus (2159); allégresse: Toute riens adont se revele/Que la joie maintenir doivent(2167-68); cette gaîté se manifeste par la danse dans une ambiance de pastourelle: Or keurent caroler ces garces...(2170-73); sentiment amoureux: (les roses) Dont li amant font leur aviaus(=gage d'amour)(2160),A ciaus qui maintiennent amor(2178). l'heure matinale: au matin (2165); diminutifs: Et Colinet et Jehanet (2173).

Ainsi les romanciers ont-ils recours à cette description printanière essentiellement dans deux cas:

1) comme ouverture du récit, en plantant un paysage où la vie ressurgit et en évoquant la reprise de l'activité humaine ou animale après l'hiver:

- dans le Roman de Renart: dont le début de la Branche XVI (Renart et le vilain Bertaut ) (v.15-19 et 42-51) donne la meilleure et la plus riche illustration;

- au début du Conte du Graal ( à partir du v. 67) ou de Claris et Laris (v.155-165) : mise en place d'un décor de forêt (pour le premier texte) ou de verger (pour le second texte) permettant l'évolution des personnages.

2) comme relance narrative, par ex. dans Protheselaus (v.2478-2489) , et notamment, lorsque l'auteur veut passer à un autre sujet en le soulignant de manière explicite:

par ex. dans Durmart le Gallois :

Revenir vuel a la matere.

Vait s'ent ivers, estez repaire....... (v.566-567)

Dorenavent conterons d'el.

Li douz mois de mai est entrés... (v.920-921)

(cf. la redécouverte de la terre ferme après un voyage en mer dans Durmart le Gallois v. 1575-1585).

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Nous tenterons dans un dernier temps d'étudier l'interaction et la recréation du thème de la reverdie en fonction du genre romanesque où il est inséré. Nous nous limiterons à l'étude rapide de cinq procédés pour lancer quelques pistes d'investigation:

1) Création par amplifications successives d'un décor romanesque ou le décor emboité:

L'univers printanier de la reverdie offre au romancier, par des changements de perspective successifs, la possibilité de créer toute une série de lieux et de décors pour faire évoluer ses personnages: le printemps est ainsi l'occasion de cadres spatio-temporels, sans cesse renouvelés, qui procèdent d'une sorte d'emboîtement en chaîne, chaque localisation genérant à son tour, par contiguïté ou association d'idée, un nouveau paysage romanesque en même temps que se met en place une véritable chronologie : fin de l'hiver, Pâques, mai, l'Ascencion, la Pentecôte.

Ainsi l'auteur de Durmart le Gallois décrit-t-il tout d'abord sur un plan général le retour de la belle saison dans la nature après l'hiver dans les v. 567-570.

Après l'avoir daté plus précisément au temps de Pâques (v.571), il évoque le lever matinal de Durmart dans le cadre urbain où se trouve la palais, puis le personnage s'accoude à la fenêtre, selon le motif du panorama épique, et découvre le paysage printanier dans les v. 583-587.

Ce paysage est propice à la méditation (v.588-592) et provoque chez Durmart une envie d'agir qui l'incite à appeler son valet pour lui faire part de ses intentions.

Un peu plus loin (v.920-948), la reprise de l'évocation du mois de mai, sous la forme d'une nouvelle reverdie, amène par association d'idée l'image de toutes les fêtes de cette période, celle de Pentecôte en particulier, où l'on jonchait d'herbes vertes, de fleurs coupées et de joncs fraîchement cueillis, toutes les places, les rues, les salles des palais. Le printemps envahit alors toute la ville et invite les citadins à sortir dans la campagne toute proche.

Il s'ensuit tout naturellement (v.996-1051) l'organisation d'une grande partie de campagne, à l'ombre des arbres, bruissant du chant des oiseaux, au milieu des fleurs multicolores, au bord des fontaines, au cours de laquelle toute la jeunesse chante des chansons d'amour.

Enfin il se produit une dernière péripétie climatique: après l'heure de nonne, l'orage vient troubler cette allégresse et mettre fin à cette charmante réunion (v.1052-1054).

Le roi invite alors les convives à rentrer se mettre à l'abri dans la cité. (v.1055-1058)

On voit donc que de reverdie en reverdie, par simple variation du point de vue et par développement successifs l'auteur déroule et crée un véritable décor romanesque et génère ainsi de nombreuses activités qui sont suscitées par la saison.

2) La mise en abyme:

a) Un premier procédé consiste à insérer simplement des poèmes lyriques célèbres, évoquant le printemps au moins dans leur incipit, en les faisant chanter par des personnages: ces textes cités illustrent de manière redondante les états d'âme des héros amoureux ou simplement joyeux et leur conférent un réalisme psychologique puisqu'il chantent une chanson qu'on peut entendre dans la vie en pareille circonstance et que chaque lecteur ou auditeur peut s'imaginer chanter dans la même situation. Il s'y ajoute même un jeu de miroir entre le paysage où évoluent les personnages et le décor imaginaire du poème:

Par ex.: Guillaume de Dôle : (v.1296-1302)

Cel jor qu'il dut venir a cort,

entre lui et ses conpegnons,

por le deduit des oisellons

que chascuns fet en son buisson,

de joie ont comencié cest son:

"Lors que li jor sont lonc en mai,

m'est biaus doz chant d'oisel de lonc.

Et quant me sui partiz de la,

menbre mi d'une amor de lonc."

Autre exemple aux (v.5188-5193) quand le neveu de l'évêque de Liège :

"qui mout se set biau deporter

conmença cesti a chanter:

"Or vienent Pasques les beles en avril.

Florissent bois, cil pré sont raverdi,

ces douces eves retraient a lor fil,

cil oisel chantent au soir et au matin."

De même dans Fergus les amoureux chantent des poèmes anciens pour leurs belles (v.6128-6131) ou dans Durmart le Gallois les jeunes gens de la partie de campagne entonnent des chansons d'amour (v.1032-1033) (cf. aussi la chanson de Prophilias dans Li romanz d'Athis et Prophilias au v.9032) .

b) Le romancier peut tirer un effet spéculaire à la fois par rapport à son propre lecteur et par rapport à un personnage assis dans un verger fleuri retentissant des cris des oiseaux, en train de lire dans un petit livre une histoire d'amour ; la reverdie qui favorise l'éveil des sentiments s'accorde ici habilement avec la rêverie amoureuse suscitée par la lecture du personnage qui renvoie à l'émotion du lecteur du roman: Claris et Laris: (v.155-165)

En mai quant li orieux crie

Et li aloete s'escrie,

Prent contremont l'air a chanter

Pour les fins amanz enchanter,

Et li soleus de ses raiz cuevre

La terre, pour embelir l'uevre,

Claris en .I. vergier seoit;

En .I. petit livre veoit

La mort Tibe et Piramus

Et come Hebe et Firamus

morurent d'amors voirement.

c) On observe un autre type de mise en abyme dans Aucassin et Nicolette: au chapître XXXIX, la belle Nicolette, déguisée en trouvère pour cacher son identité, vient interpréter une chanson d'amour qui retrace sa tragique histoire sentimentale, devant son amant Aucassin, assis et entouré de ses barons, dans un décor de reverdie (v.5-10), paysage inducteur qui lui rappelle le souvenir de la vaillante Nicolette qu'il a tant aimée et dont il se lamente d'être séparé à jamais. Grâce à cette chanson, il interrogera le pseudo-trouvère et finira par reconnaître son amie.

3) La reverdie, saison du trouble sentimental, propice à la méditation, est aussi l'occasion pour le romancier de faire naître chez ses personnages des souvenirs ou des états d'âme propices à la création d'une véritable épaisseur psychologique qui se traduit et se développe dans des monologues ou des dialogues où le héros manifeste son vague à l'âme, sa tristesse, sa nostalgie, son désir de la femme absente ou tout simplement de devenir amoureux :

par ex., dans Dumart le Gallois, une reverdie apparaît dans le récit au moment où se termine une liaison, longue de trois ans, entre le héros et le femme du sénéchal de son père : à cette passion adultère succède alors la naissance d'un amour de loin pour la reine d'Irlande dont il a appris d'un pélerin la merveilleuse beauté. Cette conversion est l'occasion d'une remémoration douloureuse d'une histoire d'amour adultère que le héros regrette. Il se repent alors et veut mériter, par sa bravoure, l'amour de cette merveilleuse princesse lointaine. (v.588-592)

A une fenestre s'apoie.

Voit el pré l'erbe qui verdoie,

Voit le tens bel et le jor cler,

Si ot les aloes chanter

Qui vers le ciel montent chantant.

De mainte chose vait pensant

Durmars qui les chans escolta,

Tote son afaire recorda.

Molt li desplait et desagrée

La vie que il a menée.

Autre exemple encore plus intéressant: dans Li Romanz d'Athis et Prophilias , Athis a dû quitter Athènes, chassé par ses parents: en effet, ils avaient arrangé pour lui un mariage avec la belle Cardïonés, dont son meilleur ami Prophilias était tombé amoureux. Athis décide, pour le bonheur de son ami, de le faire coucher à sa place auprès de sa propre femme qui ignorera tout de la substitution nocturne jusqu'au jour où Prophilias doit partir au chevet de son père mourant. Athis révèle alors par honnêteté ce secret à sa femme, qui en est fort blessée, et aux parents des deux côtés qui le renient.

Au cours d'une description du printemps (qui commence au v. 8997), Athis éprouve soudain un sentiment d'exil et de solitude. Ces sentiments douloureux s'opposent à l'insouciante gaieté de Prophilias qui chante d'un coeur joyeux une chanson d'amour jusqu'au moment où il s'aperçoit que son ami a mouillé son bliaut de ses pleurs (v.9003-9030).

Aux questions inquiètes de son ami Prophilias, Athis dans une longue réponse, exprime sa nostalgie du pays natal, donne libre cours à sa tristesse d'être séparé de ses parents et d'avoir perdu toutes ses possessions. Il pleure à l'évocation des peines que lui a causées son mariage. (v. 9049-9092). Prophilias lui prodigue à son tour des paroles réconfortantes et lui promet de l'accompagner prochainement à Athènes. (v.9093-9134)

On voit donc comment à partir d'une simple description du printemps, le romancier provoque un état de choc psychologique et sentimental chez ses personnages et crée ainsi les conditions d'un dialogue romanesque, lieu d'échange d'intimes confidences.

Les auteurs du Roman de Renart adaptent ce procédé au monde animal en transposant le plus souvent le sentiment de frustration affective ou de nostalgie dans un état de besoin et de carence physique: il n'est plus question que de la faim qui tenaille Renart et les siens, à la fin de l'hiver, et de son impatience à reprendre son activité prédatrice à la belle saison pour nourrir sa nombreuse famille. ( Branche XII v.7 et sq.; XIV v.1-6)

Mais dans les branches plus tardives, les romanciers humanisent davantage le personnage de Renart et lui prêtent des sentiments et une psychologie humaine en même temps qu'ils lui donnent la possibilité de parler d'égal à égal avec les hommes. Ainsi le thème de la bonne vie, du plaisir épicurien lié au retour de la belle saison apparaît -il dans les branches (XVI v.44-51 et XVII v.8-9) .

4) Transposition romanesque et recréation narrative de la reverdie:

a) On relève dans Aucassin et Nicolette une intéressante mise en perspective romanesque et une dramatisation de la reverdie au chap. XII entraînant une relance narrative de l'action.

Après l'évocation du printemps (l.4-5) et du paysage nocturne, avec le chant du rossignol perçu par la fenêtre ouverte (l.5-6), surgissent dans l'âme de Nicolette le souvenir de son ami et la crainte du comte de Biaucaire, le père d'Aucassin qui lui voue une haine mortelle.

C'est alors que le paysage entrevu devient un espace de liberté: la fenêtre se transforme en issue par laquelle s'échappe Nicolette à l'aide de draps et de serviettes noués.Une fois descendue, elle retrousse sa robe pour éviter la rosée et se précipite dans le jardin.

L'auteur modifie alors le portrait traditionnel de la belle jeune fille en l'adaptant à la situation: il ne consiste plus en une simple stase poétique, mais concourt à l'économie du récit de l'évasion, puisque Nicolette est décrite en mouvement au cours de sa fuite (l.27-30):

"Et les flors des margerites qu'ele rompoit as ortex de ses piés, qui li glissoient sor le menuisse du pié par deseure, estoient droites avers ses piés et ses ganbes, tant par estoit blance la mescinete."

Une fois atteinte la poterne, elle marche jusqu'à la tour où est enfermé Aucassin et par une brèche les deux amants peuvent s'apercevoir et échanger une dernière fois leurs pensées dans les chapîtres suivants XIII et XIV (sous la forme, il est vrai d'une tençon.)

On retrouve bien ici les trois moments les plus traditionnels de la reverdie (cadre printanier et état d'âme, portrait de la jeune fille, rencontre amoureuse et dialogue) mais dans un ordre modifié et réutilisés dans le cadre d'un récit racontant une évasion.

b) Dans l'ouverture du Conte du Graal ( à partir du v.67) Chrétien de Troyes ne se contente pas d'une transposition romanesque mais réutilise la reverdie dans une intentention symbolique qui n'est plus simplement l'amorce d'une action: il s'agit de se servir de la reverdie pour traduire la force de la vocation chevaleresque en l'assimilant à l'éveil du sentiment amoureux et à la reprise de l'activité de la vie.

Le décor printanier va souligner la renaissance du chevalier qui s'ignore encore et qui vit à l'écart de la civilisation courtoise dans la "gaste forest soutaine" (= la déserte forêt perdue), élevé par sa mère, "la veuve dame", qui parce qu'elle a perdu son mari dans les combats chevaleresques, veut préserver son fils de ces dangers mortels: cette image de la stérilité à la chevalerie est submergée par la luxuriance de la nature en plein renouveau. Il n'est pas jusqu'à la joie intérieure éprouvée par Perceval pour la douceur du temps et pour le chant des oiseaux qui ne révèle son caractère aristocratique, son goût pour l'amour courtois et pour l'activité chevaleresque. Cette allégresse et cet esprit d'indépendance prêt à secouer le joug maternel apparaît encore dans ses lancers de javelots au milieu de cet univers aristocratique de la chasse, à l'image de son cheval qu'il détache pour qu'il puisse brouter l'herbe nouvelle en liberté.

Puis l'apparition des chevaliers, derrière les arbres qui les masquent, se substitue à celle de la jeune femme: il les perçoit tout d'abord au vacarme de leur armes qui s'oppose à l'harmonie du chant des oiseaux et s'imagine rencontrer des diables; au sentiment de peur succède un sorte d'éblouissement mystique devant l'éclat des armes qui brillent au soleil et leurs teintes multicolores comme autant de fleurs dans la verdure du bois.

L'éveil de la vocation est vécu comme un sentiment aussi fort que l'amour naissant, à la suite de cette rencontre avec sa destinée.

Le dialogue amoureux, qui succède à l'apparition, aura bien lieu, mais pas avec une jeune femme; il se déroulera entre les chevaliers et Perceval qui les interroge longuement à propos de leurs armes.

Après avoir quitté sa mère évanouie à l'entrée du pont levis, sans l'ombre d'un regret, il s'élance à travers la forêt obscure où il dort. Mais au matin ressurgit le thème de la reverdie (au v.599-612) qui nous ramène au décor romanesque traditionnel et qui annonce la rencontre si discourtoise avec la demoiselle endormie sous la tente avec laquelle Perceval fera ses premières découvertes.

Ainsi le romancier s'approprie-t-il d'une façon nouvelle et réutilise-t-il autrement tous les thèmes et motifs de la reverdie pour illustrer de manière poétique et symbolique la force de la vocation qui sort l'homme de sa torpeur hivernale.

5) L'utilisation symbolique de la reverdie nous conduit insensiblement lorsqu'elle devient systématique au monde de l'allégorie: dans son Roman de la Rose, Guillaume de Lorris nous offre un cas limite: il ne s'agit plus d'une simple ouverture narrative, ni de la simple insertion d'un thème, mais le décor printanier devenu onirique et imaginaire s'étend à toute l'oeuvre et la génère; la reverdie rêvée par l'auteur devient elle-même le sujet et la matière d'un roman allégorique sur l'amour et le désir de la rose du jardin assimilée à une femme ou à un idéal inaccessible. Les thèmes symboliques et le décor signifiant sont issus des motifs mêmes de la typologie qui nous occupe.

Conclusion:

Comme nous le constatons à travers l'utilisation narrative de la reverdie, le roman en vers emprunte donc très largement ses procédés d'écriture à la poésie lyrique. Celle-ci lui fournit de nombreuses stuctures narratives qui facilitent l'élaboration d'une intrigue, qui sont autant de modes opératoires pour une création romanesque, selon un art de la variation, si cher à l'esthétique médiévale, un peu à la manière d'une improvisation musicale à partir de structures mélodiques.

La reverdie est ainsi utilisée successivement comme:

1 - une intonation narrative et une mise en situation temporelle équivalent à la

fameuse formule initiale des contes "il était une fois"

2 - une localisation aboutissant à la création d'un décor romanesque;

3 - un élément dramatique permettant d'ouvrir ou de relancer l'action;

4 - un indicateur sentimental: nostalgie, manque, besoin, sentiment et désir d'être

amoureux ou de se détourner d'une précédente vie etc...

D'abord simple motif introducteur des poèmes lyriques, à la suite des échanges et des interactions avec les autres genres littéraires, la reverdie a fini par devenir, au XIIIème siècle, une véritable typologie autonome.

 

Marc LE PERSON

Université Jean MOULIN - LYON III